mardi 5 mai 2026

196. Comment comptes-tu t'y prendre ?

 

Comment comptes-tu t'y prendre  ?

Sur ce dessin voir note 1[1]

 

Un enfant vous pose problème ? Vous cherchez à l'aider mais ne savez comment faire ?

On le dit trop « impulsif » ? Il est impatient d'agir ; à peine la consigne donnée ou l’acte envisagé, ne souffrant aucun délai il se jette immédiatement dans l'action. Il est brouillon, se précipite, se trompe souvent et perd du temps à revenir en arrière sans mieux savoir où aller. Il ne finit pas ses devoirs en temps limité… Il est facilement distrait de ses tâches et se décourage vite dans ce qu'il entreprend ainsi sans préparation, sans réflexion.  « Il a bonne volonté mais gâche des capacités réelles par son irréflexion »…. dit-on de lui, ou aussi  « Il manque de motivation », (alors que c’est plutôt de la « mobilisation » de ses capacités… ). Avant de conclure à un trouble plus sérieux avec ses conséquences redoutées, il s’agit peut-être juste d’une maladresse « pédagogique » liée au développement neuronal non encore abouti à cet âge. Voyons cela de plus près.

Avant toute activité, avant tout travail scolaire demandant un minimum d'organisation, avant toute action qui ne soit pas une réponse réflexe à un stimulus externe, il faut un minimum d'organisation, de plan d'action et donc de préparation mentale (« parer mentalement à l’avance »). Cette préparation ou organisation, cet itinéraire mental vers un but, c’est ce que l'on appelle un « projet mental d'action ». Il n'est pas inné ; le cerveau seul ne peut y satisfaire. Il nécessite l’entrée en jeu d’un "esprit conscient" [2] qui planifie, organise, choisit et décide de la meilleure manière de procéder.

C'est ce projet et lui seul qui va mettre en action les « fonctions exécutives » du cerveau ;  sans lui, elles resteront « l'arme aux pieds » (et ne se développeront que difficilement). Ces fonctions cognitives supérieures sont bien déjà présentes dans le cerveau de l'enfant, bien que son lobe frontal ne soit pas encore totalement développé, ce qui est n'est effectif que vers 25 ans… dit-on. Mais en attendant que ce développement ait été mené à son terme, « ad ultum » (cet aboutissement de la maturation cérébrale qui signe l’entrée dans l’âge adulte… en principe…), l’enfant a besoin d’un étayage, d’un accompagnement spécifique dans la mise en route et l’entrainement de ses capacités cérébrales en cours de développement.

Le projet mental d’action (le comment) se distingue de la simple intention (l'oblectif visé, dont il dépend étroitement) par son aspect « opérationnel ». L'intention seule peut être fugace, insuffisamment « pensée », un simple « mouvement vers » un objet ou une action, comme un mouvement du cœur vers un but désiré. En deçà, il peut être l'expression d’un projet de sens plus profond, mais qui reste en arrière-plan, en sous-main dans un inconscient cognitif dont on a peine à le tirer sans un interlocuteur formé à la Gestion mentale et par le moyen d’un dialogue plus spécialisé.

Passer de l'intention au projet d’action susceptible de mobiliser les fonctions exécutives du cerveau, voilà en revanche un point d'accompagnement plus aisément accessible. Sans nécessité de connaître en détail la dynamique complexe du projet mental (ca vaut toujours mieux, mais il faut s'y former…), on peut aider un enfant trop impulsif avec une simple question. Avant toute action ou tout travail qu’il se propose de mener, demandons lui : « Comment comptes-tu t’y prendre ? »

Ainsi, l’enfant est invité à passer, du flash mental de son intention à peine esquissée, à une préparation plus méthodique de son action. La verbalisation nécessitée par sa réponse l'obligera à rentrer en lui-même, à prendre le temps de la réflexion, à choisir les mots qui l’aideront à préciser son image trop floue du but désiré, tout autant que les moyens qu’il se propose d'employer pour l'atteindre. Cela ralentira son rythme désordonné, l’habituera à  différer le resultat espéré et calmera son émotion précipitante (fruit de l’absence de projet) qui le fait foncer tête baissée dans tous les pièges et se cogner à tous les obstacles de l’apprentissage scolaire, si peu naturel pour lui.

Ou comment une simple question de bon sens peut amener un enfant à entrer progressivement dans le sens même de son apprentissage. Une fois prise cette habitude de préparation mentale réfléchie (objectif éducatif majeur), renforcée par les bons résultats qu'elle entraîne, l'enfant accédera alors petit à petit à une véritable autonomie dans son travail et sa vie. Cela contribuera à accélérer la maturation des neurones de son  lobe frontal anticipateur et, par conséquence, à améliorer la qualité de ses fonctions exécutives cérébrales dont il est le siège. Le cerveau et l’esprit conscient sont intimement liés et ils marchent de conserve. Les dissocier est toujours source de difficulté scolaire et plus généralement de trouble du développement neuronal (voire de santé mentale).



[1] Image empruntée à un article du site des Hopitaux Universitaires de Genève , « Pulsations » : https://pulsations.hug.ch/article/lhyperactivite-et-les-troubles-de-lattention#gsc.tab=0

[2] Je reprends ici l’expression d’  « esprit conscient » employée par Antonio Damasio, le célèbre neuroscientifique, à la place de celui de « conscience », terme  moins précis et trop connoté, et qui peut faire réagir négativement.

dimanche 26 avril 2026

195. La mémorisation n'est pas une opération magique !


           Saint-Antoine :

Saint patron des causes perdues

Aujourd’hui, 26 avril 2026 ce petit blog sans prétention a passé le cap des 200 000 pages « lues » (enfin en principe, selon son compteur numérique sans âme ni conscience…).

°°°°°°

 Pour célébrer ce « passage » important (pour moi au moins), je mets à niveau mon ancien post numéro 14 sur la MÉMORISATION, ce geste si mal compris, y compris par les neurosciences (sauf Dehaene, et encore…), et cependant tellement nécessaire pour la réussite scolaire.

On connait bien Saint Antoine qu’on prie (parfois…) pour retrouver un objet perdu, ou lorsque l’on désespère d’atteindre son but. On le dit pour cela et avec raison, « patron des causes perdues »…  Et de fait, il a du pain sur la planche, vu le nombre de posts déplorant le manque de mémoire des élèves actuels : ils affluent sur les réseaux sociaux de la part d’accompagnateurs et de professeurs ne sachant plus à quel Saint se vouer, celui-ci compris !  Leurs plaintes et leurs prières restent pourtant vaines…

Toutefois, il existe d’autres Antoine, peut-être pas aussi saints, mais qui proposent des moyens bien plus pratiques et efficaces que des prières ou des plaintes pour s’en sortir par ses propres moyens, en pleine « autonomie » ! Voyons cela de plus près.

v "Pour ce qui est de l'avenir, il ne s' agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible."

Je trouve que cette pensée d’Antoine de Saint-Exupéry correspond bien à ce que la Gestion mentale entend par « mémorisation », ce geste mental qui, pour elle, est essentiellement une projection dans le futur.  Mais on comprend bien que l'élève en difficulté soit amené à se limiter à "prévoir" ce futur scolaire : n’est-il pas pour lui synonyme de toutes sortes de désagréments en puissance, mauvaises notes, reproches et réprimandes, dégradation de son image... ? Jusqu'à fuir par tous les moyens ces sombres prévisions... s'interdisant alors toute véritable mémorisation, se bornant à d'ennuyeux et inefficaces rabâchages sans lendemain. En s'efforçant de mémoriser de la "bonne manière" le fruit de son travail présent, ne pourrait-il pas "renverser la tendance" et s'attacher plutôt à "
rendre possible" un avenir plus souriant ? Oui, mais comment ?

°°°°°°

Un peu plus tard, un autre Antoine précisait cette "bonne manière"  et en fournissait les moyens concrets :

v    « Nos acquis ont la destinée que nous leur avons donnée », nous rappelait avec force Antoine de La Garanderie lors d’un groupe de travail en 2000. 

"Nos acquis ont la destinée que nous leur avons donnée et ils n'ont pas d'autre sens que celui que nous leur avons donné. Un élève qui apprend sa leçon pour la réciter ne tirera partie de sa leçon que dans une situation de récitation. Un élève qui apprend sa leçon, non pas pour la réciter, mais uniquement pour l'utiliser dans une perspective de problème ne saura pas réciter sa leçon, mais se montrera efficace dans la résolution de problème, parce que c'est le projet de sens qu'il aura donné à son travail. »

Ainsi, plutôt que de prier Saint-Antoine, l’accompagnateur ou le professeur pourra-t-il solliciter chez l’élève, et au meilleur moment en classe même, cet « imaginaire d’avenir », cette anticipation positive de réalisations futures réussies et gratifiantes. Comment cela se peut-il ?

Imaginons l’élève en présence d’un texte à comprendre, d’un exercice à résoudre, et qui, avec une aide au besoin, arrive à ses fins. N'a-t-il pas alors les moyens de mettre en scène sa réussite à venir, pour peu que quelqu'un l'aide à peindre cette imaginaire « toile de fond », en cohérence avec les attentes professorales (une récitation, ou une réflexion pour résoudre un problème, etc) ? Ainsi, assuré à l'avance de son "pouvoir être à la hauteur" de la situation future, pourra-t-il dans son présent anticiper la "récupération" dans les meilleures conditions de ce qu’il apprend présentement.   "Positivé" par son action, par son "travail" présent, cet avenir sera alors rendu non seulement possible (source de pouvoir être), mais également source de plaisir et de fierté anticipés et donc de motivation.

Rendu par l'expérience de ses échecs passés, trop frileux dans ce saut dans l’inconnu menaçant du futur, l’élève a besoin de cet étayage provisoire pour s’habituer à se projeter ainsi dans cet avenir dont il aura chassé les images paralysantes, les remplaçant par de plus souriantes perceptives, non pas « irréalistement rêvées » mais bien concrètes et résultats directs de son action présente.

La Garanderie va plus loin encore dans son analyse, faisant de ce type de  « projection imaginative » la base de nos intuitions en résolution de problèmes. Le texte entier ici :

https://drive.google.com/file/d/1usEoz8rayhNwUBaxUhZJTfLblzX4U4xf/view?usp=sharing 

°°°°°°

Tout cela est bien joli et un peu fumeux, penseront certains. Mais les neurosciences, qu’en disent-elles de la mémorisation et de cet imaginaire d’avenir ?

vv « Nous nous trompons tous sur le rôle de la mémoire : c'est un système tourné vers le futur et non vers le passé.

Pour Dehaene, c’est très clair : « Nous nous trompons tous sur le rôle de la mémoire : c'est un système tourné vers le futur et non vers le passé. le rôle de la mémoire n'est pas de regarder en arrière, mais au contraire d'envoyer l'information dans l'avenir, parce que nous estimons qu'elle nous y sera utile. »

Dont acte.

Mais quand cette anticipation des utilisations futures est peuplée de souvenirs d'expériences négatives passées, d'échecs cuisants, de moments de panique et de trous noirs, qu'en est-il alors de cette « mémorisation de la peur » ? Nos émotions joueraient-elles un rôle dans la qualité de notre mémorisation ?

C'est encore un Antoine, Antonio Damasio, le  neuroscientifique bien connu, qui nous renseigne. Pas plus qu’aucune aucune activité cognitive, la mémorisation n'est une spécialité du seul cerveau. Elle est avant tout l'action de notre « esprit conscient ». Si les animaux supérieurs sont dotés d’un esprit leur permettant d'estimer le plaisir ou le déplaisir attaché à une situation, seul l'être humain en est conscient et peut intervenir consciemment pour utiliser cette capacité à son avantage en anticipant plaisir ou déplaisir.

Anticiper une situation à venir pour y placer à l'avance un contenu scolaire, oui, mais à la condition que cette situation soit accompagnée d'une sensation anticipée de plaisir. Si au contraire l'anticipation d'avenir est connotée négativement par l'expérience passée, le mécanisme cérébral associé se bloquera et le souvenir non mémorisé n’aura aucune chance de nous revenir au moment voulu.

°°°°°°

Voilà les compléments réalistes, et à la portée de tous, que ces trois « Antoine » apportent à l'action supposément magique du brave à « Saint des causes perdues ». Mais ces moyens qu'ils proposent ne sont le résultat d'aucune prière ou opération magique.  C’est bien plutôt par la prise de conscience, accompagnée au besoin, de posséder en soi les pouvoirs tout à fait réels de l'être humain et de son esprit associé à ses splendides capacités neuronales.

196. Comment comptes-tu t'y prendre ?

  Comment comptes-tu t'y prendre  ? Sur ce dessin voir note 1 [1]   Un enfant vous pose problème ? Vous cherchez à l'aider m...