lundi 19 octobre 2026

198. Dernier livre d'Antonio Damasio : L'intelligence naturelle et l'éveil de la conscience (O. Jacob, janvier 2026)

 


Le dernier livre d’Antonio DAMASIO ne peut laisser indifférents les accompagnateurs ou les formateurs tenants de l’approche « mentaliste » de la pédagogie proposée par Antoine de La Garanderie.

Entrepris à la suite d'Albert Burloud, ses travaux connus sous le terme de Gestion mentale, reposent essentiellement sur la réalité de la conscience humaine. Toutes celles et ceux qui s’en réclament sont donc intéressés au premier chef par les recherches scientifiques sur la réalité, l'origine et les capacités immenses de cette conscience.

Pour Damasio, elle est le fruit « époustouflant » de notre « intelligence naturelle » à l’origine de la vie, tout comme l’est l’invention « d'organismes dotés d'esprits fabriqués à la faveur d’une autre nouveauté radicale, les systèmes nerveux, qui ont commencé à apparaître il y a environ 500 millions d'années. »

Dès les premières lignes, nous nous sentons concernés.

« Ce livre raconte les aventures de l'intelligence naturelle. Leur véritable commencement coïncide avec l'émergence de la vie. Ce fut un événement : rien de moins que l'inauguration d'une nouvelle manière d'exister, sous une forme révolutionnaire : périssable. Cette aventure s'est poursuivie avec l'extraordinaire développement de l'esprit, des sentiments et de la conscience »

Ou encore à celles-ci, un peu plus loin :

« Mais que veut vraiment dire « avoir un esprit » ? De manière très générale, cela désigne la présentation privée d'images mentales générées par un système nerveux. Ces images sont des représentations de tout ce qui nous entoure (…) Mais ce n'est pas tout : les images mentales - et c'est crucial - représentent également nos viscères et la manière dont ils fonctionnent pour réguler et maintenir la vie. Ce faisant, elles représentent, sous forme de sentiments, les composants du corps et les actions impliquées dans les états internes de nos organismes. En d'autres termes, en se servant de tous nos sens, les images mentales représentent des acteurs et des actions, non seulement à l'extérieur de nos organismes mais également à l'intérieur de ceux-ci et c'est important.  Alors ces images créent une sorte de spectacle multimédia interne et privé et c'est pour imiter ce spectacle qu'un beau jour on a inventé les films les enregistrements sonores. À mes yeux, c'était une bonne manière d'essayer d'imiter la réalité naturellement animé » et cinématographique de notre esprit et c'est clairement une réussite. Pourtant le plus grand show auquel on puisse assister sur terre c'est le spectacle total très riche qui se déroule dans l'esprit de chacun d'entre nous. »

 

Je ne puis vous résumer cet ouvrage qui reprend, de façon ramassée plutôt que simplifiée, les précédentes publications de ce neuroscientifique dont l’autorité ne saurait être discutée en la matière. Toutes ses phrases sont lisibles et importantes. Elles nous ouvrent des perspectives propres à conforter notre engagement à la suite de La Garanderie, et à alimenter nos réflexions et nos actions auprès des jeunes ou de leurs responsables.

Je me contenterai d’indiquer quelques éléments permettant d’appréhender un peu le contenu de cet ouvrage incontournable.

En voici tout d’abord la présentation par son éditeur :

« Ce livre est né d’une conviction : je crois qu’il est possible d’expliquer de manière convaincante comment la conscience est fabriquée et ce qu’elle apporte à l’humanité. Alors comment la définir ? Donnons-en une formulation rapide : la conscience est le processus biologique qui permet à chacun de faire l’expérience de sa vie individuelle. En d’autres termes, telle que je la conçois, la conscience nous permet de sentir que nous sommes en vie, que nous existons. Grâce à elle, il nous est possible de conclure que nous avons un esprit, mais aussi d’avoir l’intuition de sa nature privée, et même la conviction assez forte que nous n’avons qu’un seul esprit et non pas plusieurs. C’est incroyable, mais nous sommes parvenus à approcher, je crois, au moins une petite partie du mystère – la fabrication de la conscience – et à la résoudre. » (A. D.)

 

L'origine biologique de la conscience est clairement exposé par Damasio. Contrairement à l'idée reçue, ce ne sont pas les couches supérieures, les plus complexes, du cerveau qui en sont la source mais bien les parties les plus modestes et archaïques qui constituent le tronc cérébral.

En lisant ce livre on se rappelle La Garanderie a fait des études de biologie parallèlement à celles de philosophie et de psychologie. On ne peut s’interdire quelques rapprochements. Voici quelques phrases tirées de son ouvrage fondateur « Schématisme et Thématisme » :

«  …la conscience apparaît lorsqu'elle est nécessaire à la vie. » p.166

«… un argument de bon sens, puisé dans des observations ou des expériences, force à constater qu'il n'existe pas de phénomènes psychiques purs, c'est-à-dire indépendant de toute relation avec l'organisme du vivant. »p. 19

 «  En effet l'affectivité est première. C'est un point sur lequel Burloud insiste à maintes reprises dans son œuvre :  «  Nous admettons qu'il existe chez tous les vivants une sorte d'irritabilité fondamentale comprenant outre la capacité de réaction par laquelle on la définit d'ordinaire, un rudiment d'affectivité à la fois algique et hédonique » ou encore :  «  la vie sentimentale précède de loin et déborde de toute part la vie intellectuelle » p. 119

Et aussi, p.166 -167 :

«  La conscience, c'est le pseudopode psychologique qui, foncièrement utile à la vie, surgit spontanément au moment voulu ; en ce sens elle s'inscrit dans la nature (… ) On s'explique que la conscience acquiert son maximum d'intensité de présence dans l’hésitation, parce qu’alors pour agir, la prise de conscience des motifs est indispensable (….) Allons plus loin. Il est parfaitement possible que, comme on l'a soutenu, la conscience soit contemporaine de la vie, et qu'elle ait joué un rôle dans l'établissement des mécanismes physiologiques.»

«  Il y aurait donc dès les manifestations de la conscience dite passive, dès la conscience spontanée, une « poussée de la vie » qui cherche à s'adapter à la situation et qui a besoin de la conscience pour le faire…. Le « vouloir vivre »,  l'élan vital travaillent en deçà de la conscience et augmentent le registre de sa « sensibilité ».

« (La conscience ) obéit à un principe d'économie : elle avertit le vivant juste au point qu'il faut pour que celui-ci s'adapte aux conditions qui se présentent. »

A propos du terme « hésitation » employé par La Garanderie, voyons ce que dit Damasio sur les intelligences artificielles : elles sont à l’image des activités des parties supérieures de notre cerveau, les plus complexes ; mais elles sont dépourvues de corps et donc de conscience. Elles n'ont pas besoin de conscience parce qu'elles n'ont pas de corps, elles n'ont pas de vie. Elles sont « artificielles » parce que dans leur système « il n'y a pas de risque, il n'y a pas de vie, pas de peur, pas de problème, pas de vulnérabilité.» Pour qu'elles acquièrent une conscience, il faudrait qu'elles soient confrontées à la vulénrabilité. En d’autres termes, il faudrait qu’elles soient amenées à « hésiter »… pour « s’adapter à la situation »…

Voir l’entretien entier dans cette video de La Vie : https://youtu.be/vT0tPslpha4?si=t44H6C6rJdT_-XZG

Pour ne pas être submergés par la vague des IA qui vient sur nous, développons nos consciences et nos intelligences "naturelles" ! Et nous, nous savons comment faire...

Bonne et fructueuse lecture !

lundi 5 octobre 2026

197. Entretien pédagogique avec un très bon élève.

Je republie aujourd'hui un entretien de juillet 1990 avec un très bon élève qui n'a rien perdu de son actualité.

Notamment sur la fin, lorsque cet élève réalise que sa vision un peu scolaire de restitution enfermait l'apprentissage sur lui-même, le rendant ainsi peu intéressant. Il s'ouvre alors à une autre finalité : communiquer avec les autres et leur retransmettre ses connaissances.

J'ai voulu savoir ce qu'il était devenu après son bac C où il avait obtenu une mention Très bien. Ces mentions n'étaient pas encore galvaudées comme elles le sont aujourd'hui et seulement 0 8% des admis de 1992 ont eu cette récompense.

Mes recherches m’ont conduit à l'Université de Strasbourg où il est professeur agrégé en sciences politiques.  Il est attaché à l'Institut d'Etudes Politique (Sciences-Po). Il donne également des cours à l'Université.

Déjà très bon élève au collège où il faisait l’admiration de ses professeurs et de ses camarades, il a bénéficié en Seconde d’une initiation à la Gestion mentale dispensée dans le tutorat dont j’étais le responsable. Cette structure héritée d’une l’expérimentation menée chez nous des années plus tôt, regroupait une demi classe, soit entre 15 et 18 élèves selon les années. Une heure de « tutorat » hebdomadaire me permettait cette initiation en plus des habituelles occupations d’un professeur principal dont les « tuteurs » assuraient les fonctions.

Connaissant mes formations et mon goût pour l’ « aide cognitive », les responsables de Seconde me confiait des élèves en difficultés, scolaires ou autres, parfois assez lourdes. Pour équilibrer (surtout au niveau de la classe entière), j’héritais aussi de bons élèves. Et parfois de très bons, comme cette année-là avec ce jeune.

 À l'instar d’Antoine de La Garanderie, j'ai ainsi eu l'occasion de suivre de près l'évolution d'un crack, tel ceux qu'il avait rencontrés dans les années 1970. Au long de ma carrière, j’en ai d’ailleurs rencontré bien d’autres de ce niveau qui, après leur bac, intégraient les classes préparatoires du lycée Sainte Geneviève, l'établissement même où Antoine enseignait alors et où il avait débuté sa longue et fructueuse recherche. Les entretiens que je pouvais ainsi avoir avec eux m'ont ouvert un champ d'exploration passionnant qui me servait à agir au mieux auprès de jeunes moins à l'aise dans leurs tâches scolaires. Par la suite, mes formations et mes activités en GM en furent bien nourries.

À cette époque, j'avais en effet entrepris de me former sérieusement à la gestion mentale (mieux que par mes seules lectures). Je travaillais alors à l'ISP dans le cadre de la formation au « profil pédagogique » animée par Antoine. Je commençais aussi timidement à animer des formations d'enseignants. Le besoin de support visuels se faisait sentir pour nourrir ces formations. Notre établissement était pilote depuis 1970 dans les moyens audiovisuels proposés aux élèves et à leurs professeurs en accompagnement de l'enseignement traditionnel. Un centre fort bien équipé occupait une grande surface des bâtiments avec un animateur dédié formé à l'Institut d’ Audiovisuel, dont le directeur-fondateur n'était autre… qu’Antoine de la Garanderie.

À l'issue de cette année scolaire 1989-1990 , j'ai donc proposé à cet élève si performant d'enregistrer un entretien avec lui. Le but n'était pas tant de l'aider que de construire un support pouvant montrer à des personnes en formation ce que pourrait être un entretien pédagogique, sinon un dialogue pédagogique précis. Il se trouve que ce dialogue lui a permis de mettre de l'ordre dans ses acquisitions de la gestion mentale et de les stabiliser. C’est ainsi qu’il cristallise sa découverte de l'année, qui couronnait toutes ses autres compétences acquises jusque-là en leur donnant une finalité plus valorisante : retransmettre ses connaissances à d'autres que lui.

Après son bac, j'ai perdu contact avec lui. Mais à l'occasion de la reconstitution de cet entretien dont j'avais perdu la vidéo (faiblesse et merveille des techniques numériques actuelles !), je me suis enquis de ce qu'il était devenu. Et j'ai pu constater avec bonheur que cette découverte de l'importance de la communication aux autres comme aboutissement de l'effort intellectuel  l'avait conduit à ce métier par lequel il peut retransmettre à son tour tous les acquis de ses études et de sa culture personnelle.

J'ajoute que contrairement à ce qu'on pourrait penser, cet élève ne jouissait pas d'un statut social privilégié. Sa mère était espagnole et son père portugais. Elle travaillait comme femme de ménage et lui était maçon et ne parlait que difficilement le français. Mais tous les deux, convaincus que l'éducation et l'apprentissage précoce des limites était le meilleur moyen de se construire au mieux de ses capacités naturelles, ils considéraient l'École et à la réussite scolaire comme une grande chance. Et que cette chance méritait bien des sacrifices.

Entretien avec un très bon élève.

On trouve également cette vidéo dans mon message 39- Entretien-profil avec un "bon élève" et entretien "méthodologique" avec un moins bon... La comparaison entre ces deux élèves est éclairante  !

mardi 5 mai 2026

196. Comment comptes-tu t'y prendre ?

 

Comment comptes-tu t'y prendre  ?

Sur ce dessin voir note 1[1]

 

Un enfant vous pose problème ? Vous cherchez à l'aider mais ne savez comment faire ?

On le dit trop « impulsif » ? Il est impatient d'agir ; à peine la consigne donnée ou l’acte envisagé, ne souffrant aucun délai il se jette immédiatement dans l'action. Il est brouillon, se précipite, se trompe souvent et perd du temps à revenir en arrière... sans mieux savoir où aller. Il ne finit pas ses devoirs en temps limité… Il est facilement distrait de ses tâches et se décourage vite dans ce qu'il entreprend ainsi sans préparation, sans réflexion.  « Il a bonne volonté mais gâche des capacités réelles par son irréflexion » dit-on de lui, ou aussi  « Il manque de motivation », (alors que c’est plutôt de la « mobilisation » de ses capacités… ). Avant de conclure à un trouble plus sérieux avec ses conséquences redoutées, il s’agit peut-être juste d’une maladresse « pédagogique » liée au développement neuronal non encore abouti à cet âge. Voyons cela de plus près.

Avant toute activité, avant tout travail scolaire demandant un minimum d'organisation, avant toute action qui ne soit pas une réponse réflexe à un stimulus externe, il faut un minimum d'organisation, de plan d'action et donc de préparation mentale (« parer mentalement à l’avance »...comme le font les bons sportifs avant  une épreuve dans laquelle ils ne s'engagent pas "à la légère", sur une simple impulsion de leur corps impatient... ). 

Cette préparation ou organisation, cet itinéraire mental vers un but, c’est ce que l'on appelle un « projet mental d'action ». Il n'est pas inné ; le cerveau seul ne peut y satisfaire. Il nécessite l’entrée en jeu d’un "esprit conscient" [2] qui, en toute intériorité, planifie, organise, choisit et décide de la meilleure manière de procéder.

C'est ce projet et lui seul qui va mettre en action les « fonctions exécutives » du cerveau ;  sans lui, elles resteront « l'arme aux pieds » (et ne se développeront que difficilement). Ces fonctions cognitives supérieures sont bien déjà présentes dans le cerveau de l'enfant, mais en cours de constitution, son lobe frontal n'étant pas encore totalement développé ce qui est n'est effectif que vers 25 ans… dit-on. Mais en attendant que ce développement ait été mené à son terme, « ad ultum » (cet aboutissement de la maturation cérébrale qui signe l’entrée dans l’âge adulte… en principe…), l’enfant a besoin d’un étayage, d’un accompagnement spécifique dans la mise en route et l’entrainement de ses capacités cérébrales encore non totalement maîtrisées.

Par son aspect « opérationnel » le projet mental d’action (le comment faire) se distingue de la simple intention (l'objectif visé, dont il dépend étroitement). L'intention seule peut être fugace, insuffisamment « pensée », une simple impulsion, un « mouvement vers » un objet ou une action, comme un mouvement du cœur vers un but désiré. En deçà, il peut être l'expression d’un projet de sens plus profond qui colore fortement tous nos actes, mais qui reste en arrière-plan, en sous-main dans un inconscient cognitif dont on a peine à l'extraire sans un interlocuteur formé à la Gestion mentale et par le moyen d’un dialogue plus spécialisé.

Passer de l'intention au projet d’action susceptible de mobiliser les fonctions exécutives du cerveau, voilà en revanche un point d'accompagnement plus aisément accessible. Sans nécessité de connaître en détail la dynamique complexe du projet mental (ca vaut toujours mieux, mais il faut s'y former…), on peut aider un enfant trop impulsif avec une simple question. Avant toute action ou tout travail qu’il se propose de mener, demandons lui : « Comment comptes-tu t’y prendre ? »

Ainsi, l’enfant est invité à passer du flash mental de son intention à peine esquissée à une préparation plus méthodique de son action. La verbalisation nécessitée par sa réponse l'obligera à rentrer en lui-même, à prendre le temps de la réflexion, à choisir les mots qui l’aideront à préciser son image trop floue du but désiré, tout autant que les moyens qu’il se propose d'employer pour l'atteindre. Cela ralentira son rythme désordonné, l’habituera à  différer le résultat espéré et calmera son émotion précipitante (fruit de l’absence de projet) qui le fait foncer tête baissée dans tous les pièges et se cogner à tous les obstacles de l’apprentissage scolaire, si peu naturel pour lui.

Une fois prise cette habitude de préparation mentale réfléchie (objectif éducatif majeur), renforcée par les bons résultats qu'elle entraîne, l'enfant accédera alors petit à petit à une véritable autonomie dans son travail et sa vie. Cela contribuera à accélérer la maturation des neurones de son  lobe frontal anticipateur et, par conséquence, à améliorer la qualité de ses fonctions exécutives cérébrales dont il est le siège. Le cerveau et l’esprit conscient sont intimement liés et ils marchent de conserve. Les dissocier est toujours source de difficulté scolaire et plus généralement de trouble du développement neuronal (voire de santé mentale).

Ou comment une simple question de bon sens peut amener un enfant à entrer progressivement dans le sens même de son apprentissage et de son développement humain.



[1] Image empruntée à un article du site des Hopitaux Universitaires de Genève , « Pulsations » : https://pulsations.hug.ch/article/lhyperactivite-et-les-troubles-de-lattention#gsc.tab=0

[2] Je reprends ici l’expression d’  « esprit conscient » employée par Antonio Damasio, le célèbre neuroscientifique, à la place de celui de « conscience », terme  moins précis et trop connoté, et qui peut faire réagir négativement.

dimanche 26 avril 2026

195. Non ! La mémorisation n'est pas une opération magique !


                      Saint-Antoine :

Saint patron des causes perdues

Aujourd’hui, 26 avril 2026 ce petit blog sans prétention a passé le cap des 200 000 pages « lues » (enfin en principe, selon son compteur numérique sans âme ni conscience…).

 Pour célébrer ce « passage » important (pour moi au moins), je mets à niveau mon ancien post numéro 14 sur la MÉMORISATION, ce geste si mal compris, y compris par les neurosciences (sauf Dehaene, et encore…), et cependant tellement nécessaire pour la réussite scolaire.


On connait bien Saint Antoine qu’on prie (parfois…) pour retrouver un objet perdu, ou lorsque l’on désespère d’atteindre son but. On le dit pour cela et avec raison, « patron des causes perdues »…  Et de fait, il a du pain sur la planche, vu le nombre de posts déplorant le manque de mémoire des élèves actuels : ils affluent sur les réseaux sociaux de la part d’accompagnateurs et de professeurs ne sachant plus à quel Saint se vouer, celui-ci compris !  Leurs plaintes et leurs prières restent pourtant vaines…


Toutefois, il existe d’autres Antoine, peut-être pas aussi saints, mais qui proposent des moyens bien plus pratiques et efficaces que des prières ou des plaintes pour s’en sortir par ses propres moyens, en pleine « autonomie » ! Voyons cela de plus près.


I. "Pour ce qui est de l'avenir, il ne s' agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible."


Je trouve que cette pensée d’Antoine de Saint-Exupéry correspond bien à ce que la Gestion mentale entend par « mémorisation », ce geste mental qui, pour elle, est essentiellement une projection dans le futur.  Mais on comprend bien que l'élève en difficulté soit amené à se limiter à une bien triste « prévision » de ce futur scolaire : que peut-il prévoir en effet sinon toutes sortes de désagréments, mauvaises notes, reproches et réprimandes, dégradation de son image... ? Jusqu'à fuir par tous les moyens ces sombres présages... s'interdisant ainsi toute véritable mémorisation et se bornant alors à d'ennuyeux et inefficaces rabâchages sans lendemain. En s'efforçant de mémoriser de la "bonne manière" le fruit de son travail présent, ne pourrait-il pas "renverser la tendance" et s'attacher plutôt à "rendre possible" un avenir plus souriant ? Oui, mais comment ?


Un peu plus tard, un autre Antoine précisait cette "bonne manière" et nous en fournissait les moyens concrets :

 II. « Nos acquis ont la destinée que nous leur avons donnée »,

 comme nous le rappelait avec force Antoine de La Garanderie lors d’un groupe de travail en 2000. 


"Nos acquis ont la destinée que nous leur avons donnée et ils n'ont pas d'autre sens que celui que nous leur avons donné. Un élève qui apprend sa leçon pour la réciter ne tirera partie de sa leçon que dans une situation de récitation. Un élève qui apprend sa leçon, non pas pour la réciter, mais uniquement pour l'utiliser dans une perspective de problème ne saura pas réciter sa leçon, mais se montrera efficace dans la résolution de problème, parce que c'est le projet de sens qu'il aura donné à son travail. »


Ainsi, plutôt que de prier Saint-Antoine, l’accompagnateur ou le professeur pourra-t-il solliciter chez l’élève, et au meilleur moment en classe même, cet « imaginaire d’avenir », cette anticipation positive de réalisations futures réussies et gratifiantes. Comment cela se peut-il ?


Imaginons l’élève en présence d’un texte à comprendre, d’un exercice à résoudre, et qui, avec une aide au besoin, arrive à ses fins. N'a-t-il pas alors les moyens de mettre en scène sa réussite à venir, pour peu que quelqu'un l'aide à peindre cette imaginaire « toile de fond », en cohérence avec les attentes professorales (une récitation, ou une réflexion pour résoudre un problème, etc) ? Ainsi, assuré à l'avance de son "pouvoir être à la hauteur" de la situation future, pourra-t-il dans son présent anticiper la "récupération" dans les meilleures conditions de ce qu’il apprend présentement.   "Positivé" par son action, par son "travail" présent, cet avenir sera alors rendu non seulement possible (source de pouvoir être), mais également source de plaisir et de fierté anticipés et donc de motivation.


Rendu par l'expérience de ses échecs passés, trop frileux dans ce saut dans l’inconnu menaçant du futur, l’élève a besoin de cet étayage provisoire pour s’habituer à se projeter ainsi dans cet avenir dont il aura chassé les images paralysantes, les remplaçant par de plus souriantes perceptives, non pas « irréalistement rêvées » mais bien concrètes et résultats directs de son action présente.

La Garanderie va plus loin encore dans son analyse, faisant de ce type de  « projection imaginative » la base de nos intuitions en résolution de problèmes. Le texte entier ici .


Tout cela est bien joli, penseront certains. Mais les neurosciences, qu’en disent-elles de la mémorisation et de cet imaginaire d’avenir un peu fumeux ?


III. « Nous nous trompons tous sur le rôle de la mémoire : c'est un système tourné vers le futur et non vers le passé. »


Pour Dehaene, c’est très clair : « Nous nous trompons tous sur le rôle de la mémoire : c'est un système tourné vers le futur et non vers le passé. Le rôle de la mémoire n'est pas de regarder en arrière, mais au contraire d'envoyer l'information dans l'avenir, parce que nous estimons qu'elle nous y sera utile. » Dont acte. Mais il faut aller plus loin.

Quand cette anticipation des utilisations futures est peuplée de souvenirs d'expériences négatives passées, d'échecs cuisants, de moments de panique et de trous noirs, qu'en est-il alors de cet "envoi dans l'avenir", véritable « mémorisation de la peur » ? Nos émotions joueraient-elles un rôle dans la qualité de notre mémorisation ?

C'est encore un Antoine, Antonio Damasio, le neuroscientifique bien connu, qui nous renseigne. Pas plus qu’aucune autre activité cognitive, la mémorisation n'est une spécialité du seul cerveau. Elle est avant tout l'action de notre « esprit conscient » (ainsi qu’il appelle notre conscience « cognitive » pour la distinguer de la conscience « morale »). Si les animaux supérieurs sont dotés d’un esprit leur permettant d'estimer le plaisir ou le déplaisir attaché à une situation, seul l'être humain « ressent » ces sentiments (sent qu’il sent), et ainsi en est conscient et peut intervenir consciemment pour utiliser cette capacité à son avantage en anticipant plaisir ou déplaisir.


Anticiper une situation à venir pour y placer à l'avance un contenu scolaire, oui, mais à la condition que cette situation soit accompagnée d'un sentiment anticipé de plaisir. Si au contraire l'anticipation d'avenir est connotée négativement par l'expérience passée, le mécanisme cérébral associé se bloquera et le souvenir non mémorisé n’aura aucune chance de nous revenir au moment voulu.

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Voilà les compléments réalistes, et à la portée de tous, que ces trois « Antoine » apportent à la pieuse action du brave « Saint des causes perdues ». Mais ces moyens qu'ils proposent ne sont le résultat d'aucune prière ou opération magique. C’est bien plutôt par la prise de conscience, accompagnée au besoin, de posséder en soi les pouvoirs tout à fait réels de l'être humain et de son esprit conscient associé à ses splendides capacités neuronales.

198. Dernier livre d'Antonio Damasio : L'intelligence naturelle et l'éveil de la conscience (O. Jacob, janvier 2026)

  Le dernier livre d’Antonio DAMASIO ne peut laisser indifférents les accompagnateurs ou les formateurs tenants de l’approche « mentaliste »...