Saint patron des causes perdues
Aujourd’hui, 26 avril 2026 ce petit blog sans
prétention a passé le cap des 200 000 pages « lues » (enfin en
principe, selon son compteur numérique sans âme ni conscience…).
Pour célébrer ce « passage » important (pour moi au
moins), je mets à niveau mon ancien post numéro 14 sur la
MÉMORISATION, ce geste si mal compris, y compris par les neurosciences (sauf
Dehaene, et encore…), et cependant tellement nécessaire pour la réussite scolaire.
On connait bien Saint Antoine qu’on prie
(parfois…) pour retrouver un objet perdu, ou lorsque l’on désespère d’atteindre
son but. On le dit pour cela et avec raison, « patron des causes
perdues »… Et de fait, il a du pain sur la planche, vu le
nombre de posts déplorant le manque de mémoire des élèves actuels : ils
affluent sur les réseaux sociaux de la part d’accompagnateurs et de professeurs
ne sachant plus à quel Saint se vouer, celui-ci compris ! Leurs
plaintes et leurs prières restent pourtant vaines…
Toutefois, il existe d’autres Antoine, peut-être pas aussi saints, mais qui
proposent des moyens bien plus pratiques et efficaces que des prières ou des
plaintes pour s’en sortir par ses propres moyens, en pleine
« autonomie » ! Voyons cela de plus près.
I. "Pour ce qui est de l'avenir, il ne s' agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible."
Je trouve que cette pensée d’Antoine de
Saint-Exupéry correspond bien à ce que la Gestion mentale entend par
« mémorisation », ce geste mental qui, pour elle, est
essentiellement une projection dans le futur. Mais on
comprend bien que l'élève en difficulté soit amené à se limiter à une bien
triste « prévision » de ce futur scolaire : que peut-il prévoir en
effet sinon toutes sortes de désagréments, mauvaises notes, reproches et
réprimandes, dégradation de son image... ? Jusqu'à fuir par tous les
moyens ces sombres présages... s'interdisant ainsi toute véritable mémorisation
et se bornant alors à d'ennuyeux et inefficaces rabâchages sans lendemain. En
s'efforçant de mémoriser de la "bonne manière" le fruit de son
travail présent, ne pourrait-il pas "renverser la tendance" et
s'attacher plutôt à "rendre possible" un avenir plus souriant
? Oui, mais comment ?
Un peu plus tard, un autre Antoine précisait cette "bonne
manière" et nous en fournissait les moyens concrets :
II. « Nos acquis ont la destinée que nous
leur avons donnée »,
comme nous le rappelait avec force Antoine de La
Garanderie lors d’un groupe de travail en 2000.
"Nos acquis ont la destinée que nous leur avons donnée et ils n'ont pas
d'autre sens que celui que nous leur avons donné. Un élève qui apprend sa leçon
pour la réciter ne tirera partie de sa leçon que dans une situation de
récitation. Un élève qui apprend sa leçon, non pas pour la réciter, mais
uniquement pour l'utiliser dans une perspective de problème ne saura pas
réciter sa leçon, mais se montrera efficace dans la résolution de problème,
parce que c'est le projet de sens qu'il aura donné à son travail. »
Ainsi, plutôt que de prier Saint-Antoine,
l’accompagnateur ou le professeur pourra-t-il solliciter chez l’élève, et au
meilleur moment en classe même, cet « imaginaire d’avenir »,
cette anticipation positive de réalisations futures réussies
et gratifiantes. Comment cela se peut-il ?
Imaginons l’élève en présence d’un texte à comprendre, d’un exercice à
résoudre, et qui, avec une aide au besoin, arrive à ses fins. N'a-t-il pas
alors les moyens de mettre en scène sa réussite à venir, pour
peu que quelqu'un l'aide à peindre cette imaginaire « toile de fond », en
cohérence avec les attentes professorales (une récitation, ou une réflexion
pour résoudre un problème, etc) ? Ainsi, assuré à l'avance de
son "pouvoir être à la hauteur" de la situation future,
pourra-t-il dans son présent anticiper la "récupération" dans les
meilleures conditions de ce qu’il apprend présentement.
"Positivé" par son action, par son "travail" présent,
cet avenir sera alors rendu non seulement possible (source de
pouvoir être), mais également source de plaisir et de fierté anticipés et
donc de motivation.
Rendu par l'expérience de ses échecs passés, trop frileux dans ce
saut dans l’inconnu menaçant du futur, l’élève a besoin de cet étayage
provisoire pour s’habituer à se projeter ainsi dans cet avenir dont il
aura chassé les images paralysantes, les remplaçant par de plus souriantes
perceptives, non pas « irréalistement rêvées » mais bien concrètes et
résultats directs de son action présente.
La Garanderie va plus loin encore dans son analyse, faisant de ce type de « projection imaginative » la base de nos intuitions en résolution de problèmes. Le texte entier ici .
Tout cela est bien joli, penseront certains. Mais les neurosciences, qu’en
disent-elles de la mémorisation et de cet imaginaire d’avenir un peu
fumeux ?
III. « Nous nous trompons tous sur le rôle de la mémoire : c'est
un système tourné vers le futur et non vers le passé. »
Pour Dehaene, c’est très clair : « Nous
nous trompons tous sur le rôle de la mémoire : c'est un système tourné
vers le futur et non vers le passé. Le rôle de la mémoire n'est pas de regarder
en arrière, mais au contraire d'envoyer l'information dans l'avenir, parce que
nous estimons qu'elle nous y sera utile. » Dont acte. Mais il
faut aller plus loin.
Quand cette anticipation des utilisations futures est peuplée de souvenirs
d'expériences négatives passées, d'échecs cuisants, de moments de panique et de
trous noirs, qu'en est-il alors de cet "envoi dans l'avenir",
véritable « mémorisation de la peur » ? Nos émotions joueraient-elles
un rôle dans la qualité de notre mémorisation ?
C'est encore un Antoine, Antonio Damasio, le
neuroscientifique bien connu, qui nous renseigne. Pas plus qu’aucune autre
activité cognitive, la mémorisation n'est une spécialité du seul cerveau. Elle
est avant tout l'action de notre « esprit conscient » (ainsi
qu’il appelle notre conscience « cognitive » pour la distinguer de la
conscience « morale »). Si les animaux supérieurs sont dotés d’un
esprit leur permettant d'estimer le plaisir ou le déplaisir attaché à une
situation, seul l'être humain « ressent » ces sentiments (sent qu’il
sent), et ainsi en est conscient et peut intervenir consciemment pour utiliser
cette capacité à son avantage en anticipant plaisir ou
déplaisir.
Anticiper une situation à venir pour y placer à l'avance un contenu scolaire,
oui, mais à la condition que cette situation soit accompagnée d'un sentiment anticipé
de plaisir. Si au contraire l'anticipation d'avenir est connotée négativement
par l'expérience passée, le mécanisme cérébral associé se bloquera et le
souvenir non mémorisé n’aura aucune chance de nous revenir au moment voulu.
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Voilà les compléments
réalistes, et à la portée de tous, que ces trois « Antoine »
apportent à la pieuse action du brave « Saint des causes
perdues ». Mais ces moyens qu'ils proposent ne sont le résultat d'aucune
prière ou opération magique. C’est bien plutôt par la prise de
conscience, accompagnée au besoin, de posséder en soi les pouvoirs tout à
fait réels de l'être humain et de son esprit conscient associé à ses splendides capacités
neuronales.